JAH-MANA OU L'HISTOIRE D'UN BATEAU
Jah-mana a la couleur de mes rêves.
Ca commence mal. Ca commence même très mal. Première phrase,
premier cliché et un beau celui la. Un de ceux qui traîne dans les journaux
intimes d’adolescentes boutonneuses en mal de vivre. Qui croit encore aux
rêves… Jah-mana est noire comme l’ébène, comme mes idées quand j’ai trop bu,
comme la suie sur le visage des vieux mineurs jadis, au sortir de la mine, et
qui levait vers l’étranger des yeux d’un bleu délavés et ces yeux disait leur
fierté et leur fatigue et la sueur
collait la suie au rides, dessinant sur leur visage vieillis, des rigoles, des
vallées, un masque de nuit qui les éclairait…oximoron évident. Mais Jah-mana
n’a pas les yeux bleu clairs. C’est moi qui deviendrait ses yeux lorsque le
temps sera venu. Long apprivoisement entre la ferraille et l’homme. Commence un
dialogue qui ne finira que par la mort violente des deux, moi ou elle. Ou un
éloignement possible ? Un jour, j’en aurais fait le tour. J’aurai besoin
de changement, d’une autre à me mettre sous la dent, d’une qui serait plus
grande, moins étroite. Plus vivable…
Je lui dirais, je te quitte. Je lui dirais je vais te mettre
dans de bonne mains, tu n’iras pas au cimetière de si tôt mais toi et moi,
c’est fini. Il faut savoir accepter l’éphémère. C’est un autre que moi qui
t’habillera de neuf. Ce que je peux te dire ce soir, nous nous connaissons si
peu, c’est que si je te refais ta garde robe, tu resteras noire comme ces
piliers de comptoir de mes amis, qui le sont tout les soirs, noirs, dénudant en
eux une telle misère qu’il en sont au point de ne voir que leurs ongles incroyablement
rongé…
Je crois que je laisserai, un temps, ton intérieur de chalet
savoyard, de refuge de montagne (toi qui ne connait que la mer !), de
sauna suédois. D’un extérieur froid et silencieux, comme les gens du nord tu te
révèle chaleureuse et accueillante à l’intérieur de toi.
Bien que tu sois étroite et si lourde, 4 mm d’acier, 6 tonnes, tes
lignes sont fines, une taille de mannequin. Elancée mais sans ostentation.
Assez basse sur l’eau. Pas une frimeuse, en quelque sorte.
Il me fait peur ce chemin qui me mène à toi.
Car, sans que tu l’ais voulu, pur hasard, je t’ai trouvé et
ne te lâcherais pas de sitôt. Mais ou vas-tu m’emmener ? Ou vais-je t’emmener?
Dans le silence qui nous uni une exigence mais La tyrannie
est sœur de l’Exigence, il va falloir naviguer serré entre ces deux écueils :
La tyrannie du « il faut » et celle du "A quoi bon?"
Et le diable me chuchote à l’oreille :
" A quoi bon réaliser ton rêve de toi?
Puisque tout rêve est de l’écume qui se dissipe au vent ?
Même s’il s’incarne dans ces 6 tonnes de ferraille.
Une chimère qui se
cristallise et après ?
Tes yeux pour pleurer.
Lorsque tu l'auras mené au bout du monde, tu reviendras ici,
le monde est rond, on en a vite fait le tour, tu reviendras peut-être de loin
mais au port.
Tu resteras amarré.
La vieillesse comme un anneau de quai.
La brume de l’ennui ensevelira tes exploits d’antan.
Tu vivras de souvenirs, de projets qui ne feront
qu’attendre… jusqu’à ta mort absurde.
Je sais parfois tu as envie de crier, mais le silence de
dieu est assourdissant n’est-pas ?
Mais je connais bien le diable.
De lui ou de moi, qui manipule l’autre ? Je lui dis,
j’ai des millions de rêve, tu vois, et elle, c’est sans doute le plus ancré,
c’est le cas de le dire, en moi. L’homme doit être plus fort que son rêve, je
sais, je sais, ce n'est pas moi qui l'ai dit.
Si l’on est faible comme je le suis on prend un rêve bien
rouillé et on le dérouille. Mais un rêve à portée de mains à portée de soi.
Mais le rêve s’échappe, fond, fuit, disparait, coule entre mes doigts comme de
l'eau.
Je refuse le désespoir.
Le rêve est un phénix qui renait de ces cendres.
Un principe de création cyclique, qui est comme un
ajustement de focale sur un point absolu qui n’existe pas mais vers lequel il
faut tendre et qui est ce travail d'agréger des fantômes, des brumes de songes.
C'est comme tirer vers soi le ciel des idées pures.
Une chimère se concrétise. La pureté s'incarne et se farde.
Pour quoi? Ô, pas grand-chose.
Pour tenir, parfois, dans sa main, un condensé qui se glisse
dans le réel, qui devient bateau ou symphonie ou tableau.
Du rêve au projet, du projet à la chose.
Et cette chose, parfois laisse des traces comme un sillage,
comme le sillage d’écume que tu laisseras derrière nous.
Mon bateau, comme tu es belle.
Jah-mana.
((Savais tu, mon bateau que les anglais disent "She is
beautiful" en parlant d'un voilier, enfin de tout ce l'homme a fabriqué pour se transporter sur l'eau: goélette,
ketch, yawl, thonier, sardinier, steamer, canot, trois mats barque, caravelle, catamaran,
dériveur, quillard, paquebot, vraquier et j'en passe, ils sont presque tous
aussi beau que toi, (belle!)… enfin presque…))
20 août 2015.
